Risques psychosociaux : pour en finir avec le match Freud-Marx

On envoie les salariés chez le psy alors que c’est le travail qu’il faudrait soigner” ; “Les travailleurs n’ont pas besoin d’un psychologue mais d’un délégué syndical” ; “La vraie solution aux risques psychosociaux, c’est la lutte des classes”, etc. Tout psychologue du travail est un jour ou l’autre confronté à de telles récriminations l’accusant en quelque sorte de jouer Freud contre Marx. Décryptage d’un vieux débat qui éclaire différentes approches de la prévention des risques psychosociaux.

Le conflit couvait depuis longtemps mais il a éclaté au grand jour en 2015, lorsque Lise Gaignard, elle-même psychologue du travail, a publié le recueil de ses Chroniques du travail aliéné rédigées pour le mensuel Alternative libertaire. En effet, ce compte rendu des entretiens menés dans son cabinet ne se contente pas de donner une image saisissante de la souffrance professionnelle. Il ébauche aussi la critique d’une certaine approche des risques psychosociaux. Comme elle le dira elle-même au journal Le Monde, Lise Gaignard estime que le plus frappant dans le monde du travail en France n’est pas “la transformation – pourtant importante – des modes de management, ni les catastrophiques techniques d’évaluation pipées, ni la mondialisation. La différence majeure, c’est qu’en France, quand on est victime d’une injustice épouvantable au travail… on demande à aller chez le psy !”

Harcèlement moral vs dysfonctionnements organisationnels

La charge est ainsi lancée contre une approche jugée excessivement psychologisante de la souffrance professionnelle. Il est vrai qu’à l’époque, c’est l’essai consacré par Marie-France Hirigoyen au Harcèlement moral qui donne encore le ton. À l’en croire, le travail rendrait malade parce que des petits chefs abuseraient encore de leur pouvoir en harcelant leurs subordonnés. “Soudainement, tout le monde est harcelé, tout le monde a un pervers narcissique dans son entourage !”, se désole Lise Gaignard. En s’appuyant sur les témoignages reçus lors de ses consultations, elle estime que cette focalisation sur la perversité des chefs n’est qu’un écran de fumée destiné à masquer celle du capitalisme, du néolibéralisme ou encore de l’idéologie managériale. Bref, on invoquerait Freud pour… mieux oublier Marx ! “Pendant qu’on consulte sur les risques psychosociaux, on ne s’interroge pas sur les modalités de production”, résume-t-elle.

Malgré ses arrière-pensées idéologiques, reconnaissons que ce débat a eu un grand mérite : celui de rappeler qu’il est un peu court d’expliquer la souffrance professionnelle par de simples questions de personnes, comme pouvait le laisser croire la notion de “harcèlement moral”, introduit dans la loi en 2002. Non, les salariés en souffrance ne sont pas tous victimes de supérieurs sadiques ! Et ils ne sont pas nécessairement non plus des personnes psychologiquement fragiles. Si bien que, pour prévenir efficacement les risques psychosociaux, la bonne méthode consiste certes à proposer un accompagnement aux salariés en souffrance, mais aussi à s’interroger sur la façon dont le travail est organisé.

Ce rappel est salutaire car, au travail, les pathologies psychologiques naissent aussi de dysfonctionnements qui empêchent les salariés d’accomplir leur travail correctement. Pour prendre un exemple évident, l’anxiété chronique des employés d’un service après-vente provient plus rarement d’un traumatisme vécu dans l’enfance que du manque d’informations ou de latitudes dont ils disposent pour répondre efficacement aux réclamations des clients… Sur ce point, nous sommes donc parfaitement d’accord avec Lise Gaignard : lorsqu’une entreprise est confrontée à une recrudescence de troubles psychosociaux, mieux vaut effectivement “s’interroger sur les modalités de production” que de se lancer dans une illusoire chasse aux pervers narcissiques tapis dans les replis de son organigramme !

Sortir des débats manichéens pour agir dans le réel

En revanche, comment approuver Lise Gaignard lorsqu’elle affirme que cette focalisation sur le harcèlement moral “arrange les entreprises” parce qu’elle leur éviterait de se remettre en cause. Curieuse accusation… En effet, quel mystérieux bénéfice pourraient bien tirer les entreprises d’un complot visant à ne pas traiter les causes d’une souffrance qui se traduit pour elles par de l’absentéisme, du turnover, du désengagement et, au final, une dégradation de la qualité du travail ? Si bien que l’on a la désagréable impression que ceux-là mêmes qui s’indignent d’une instrumentalisation des psychologues pour désamorcer la lutte de classes ne résistent pas, de leur côté, à la tentation d’enrégimenter les risques psychosociaux dans un combat contre l’entreprise…

À l’évidence, la prévention des risques psychosociaux mérite mieux que ces manœuvres antagonistes et ces visions manichéennes… Rassurons-nous toutefois quant à l’impact de ces débats sur nos contemporains. En effet, au sein des entreprises, nous épaulons chaque jour des employeurs et des salariés immergés dans le réel et déterminés à résoudre des situations concrètes en étant parfaitement conscients que la prévention des risques psychosociaux est le levier d’une démarche de progrès collectif. Disons-le plus clairement encore : les employeurs et les salariés d’aujourd’hui n’ont aucunement l’intention de jouer Freud contre Marx, ni l’envie de compter les points entre les partisans de l’un ou de l’autre. Ils ont mieux à faire. Nous aussi.

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