17,5% des patrons de PME seraient en risque de burn-out

On s’en dou­tait un peu, mais une étude récem­ment publiée par la Revue fran­çaise de ges­tion, le confirme : les patrons de PME sont par­ti­cu­liè­re­ment expo­sés au burn-out. Si bien que ses auteurs plaident pour un diag­nos­tic pré­ven­tif per­met­tant d’identifier et d’é­pau­ler les patrons en souffrance.

Toute per­sonne ayant côtoyé un patron de PME ne peut l’ignorer : en rai­son de ses res­pon­sa­bi­li­tés, de ses horaires de tra­vail à ral­longe, de son impli­ca­tion émo­tion­nelle et sou­vent aus­si de sa pré­ca­ri­té éco­no­mique, celui-ci est par­ti­cu­liè­re­ment expo­sé au stress et aux autres fac­teurs de risques psychosociaux. 

Les patrons de PME, angle mort de la san­té au travail

Long­temps la souf­france psy­cho­lo­gique des diri­geants d’entreprise est pour­tant res­tée un angle mort de la san­té au tra­vail. Plu­sieurs rai­sons expliquent cette céci­té. Il y a d’abord un cer­tain pré­ju­gé de nature idéo­lo­gique, lais­sant croire que les risques psy­cho­so­ciaux seraient intrin­sè­que­ment liés à une situa­tion de subor­di­na­tion et ne pour­raient donc concer­ner les patrons. Il y a aus­si une cause admi­nis­tra­tive et sta­tu­taire : les chefs d’entreprises étant fré­quem­ment des tra­vailleurs non sala­riés (TNS), ils ne sont pas sui­vis par la méde­cine du tra­vail et passent donc sous les radars de celle-ci, si bien que les don­nées épi­dé­mio­lo­giques fai­saient défaut pour s’emparer du sujet.
C’est pré­ci­sé­ment pour remé­dier à cette lacune qu’Olivier Tor­rès et Char­lotte Moy­san-Kinows­ki, cher­cheurs en ges­tion de l’université de Mont­pel­lier et ani­ma­teurs de l’Observatoire Ama­rok de la san­té des tra­vailleurs non sala­riés, ont lan­cé une vaste enquête por­tant sur quelque 5.672 patrons de PME de tous sec­teurs et de diverses tailles pour déter­mi­ner leur risque de faire un burn-out.

Dépis­ter l’épuisement, pre­mière phase du pro­ces­sus burn-out 

Concrè­te­ment, les diri­geants concer­nés ont répon­du aux ques­tions de l’échelle BMS-10 (Burn-out Mesure Short ver­sion) uti­li­sée inter­na­tio­na­le­ment pour détec­ter les cas de burn-out. Comme l’expliquent les cher­cheurs, le choix de cet outil (éga­le­ment appe­lée “échelle de Pines”) a été moti­vé par le fait qu’il se penche plus par­ti­cu­liè­re­ment sur le cri­tère de l’épuisement. Or, “une ten­dance se dégage des recherches pour recon­naître l’épuisement comme le pre­mier signe d’un burn-out à venir. En effet, le burn-out est un pro­ces­sus débu­tant par l’épuisement (émo­tion­nel, men­tal et phy­sique) et se pour­sui­vant par la déper­son­na­li­sa­tion et la dimi­nu­tion de l’efficacité pro­fes­sion­nelle”. L’échelle BMS-10 se révèle donc par­ti­cu­liè­re­ment utile dans le cadre d’une démarche de pré­ven­tion puisqu’elle per­met de détec­ter les indi­vi­dus en risque de burn-out et pas uni­que­ment ceux qui en sont déjà atteints. 

Un niveau de risque variable selon les métiers et les secteurs

L’analyse des résul­tats a démon­tré “que le burn-out est un phé­no­mène uni­ver­sel. Il concerne tout autant les diri­geants que la popu­la­tion des sala­riés et des cadres”. En effet, 17,5 % des patrons de PME pré­sen­te­raient un risque de burn-out. Et des niveaux pro­pre­ment alar­mants sont obser­vés chez les arti­sans (35,3 %), les agri­cul­teurs (35,2 %) et les experts-comp­tables (30,2 %). Les causes de ces épui­se­ments sont très variées. Oli­vier Tor­rès et Char­lotte Moy­san-Kinows­ki pointent ain­si le rôle du “sen­ti­ment d’impuissance” et de “l’agri-bashing” pour les agri­cul­teurs et celui “des évo­lu­tions de la légis­la­tion de leur sec­teur” pour les experts-comp­tables. Par­mi les experts-comp­tables et com­mis­saires aux comptes d’Ile-de-France, 72,32 % déclarent se sen­tir mena­cés par “l’instabilité légis­la­tive”, 71,81 % par “le dur­cis­se­ment des lois régis­sant leur pro­fes­sion” et 65,96 % par “la com­plexi­té des lois”.

Un enjeu de san­té publique, dou­blé d’un enjeu économique 

Pour les auteurs de l’étude, la ques­tion du burn-out des diri­geants “doit deve­nir un enjeu de san­té publique car l’impact d’un burn-out du chef d’entreprise sur sa propre entre­prise et sur les emplois affé­rents est colos­sal”. En effet, plus de 99 % des entre­prises fran­çaises étant des PME, “ce sont des cen­taines de mil­liers de chefs d’entreprise qui sont direc­te­ment concer­nés et des mil­lions d’emplois sala­riés qui, indi­rec­te­ment, peuvent être fra­gi­li­sés”.
Oli­vier Tor­rès et Char­lotte Moy­san-Kinows­ki sug­gèrent de pro­cé­der à un diag­nos­tic le plus pré­coce pos­sible afin de pro­po­ser aux patrons pré­sen­tant des niveaux impor­tants d’épuisement un accom­pa­gne­ment per­son­na­li­sé par un psy­cho­logue de façon à leur évi­ter l’épreuve du burn-out. Du reste, le simple fait de répondre à un ques­tion­naire sur ces ques­tions semble avoir pro­vo­qué une prise de conscience et une modi­fi­ca­tion de com­por­te­ment des intéressés.

Les effets béné­fiques d’une prise de conscience des patrons

L’ef­fet béné­fique de la sen­si­bi­li­sa­tion aux risques psy­cho­so­ciaux est impres­sion­nant. À la ques­tion “Votre par­ti­ci­pa­tion à l’étude a‑t-elle modi­fié le regard que vous por­tiez sur votre san­té ?”, 65,4 % des diri­geants inter­ro­gés ont répon­du oui, tan­dis que 61,5 % ont même confié avoir “modi­fié la façon dont ils se pré­oc­cupent de leur san­té ?” grâce à “une prise de conscience glo­bale de l’impact de leur tra­vail et de l’importance de leur capi­tal-san­té”. Mieux : 39,8 % des diri­geants employant au moins un sala­rié admettent “avoir aus­si chan­gé de regard sur la san­té de leurs sala­riés”. Autre­ment dit : un diri­geant qui se pré­oc­cupe davan­tage de sa san­té est plus enclin à se sou­cier aus­si de celle de ses sala­riés. On ne sau­rait mieux démon­trer que, pour un chef d’entreprise, pré­ser­ver son bien-être psy­cho­lo­gique relève tout sim­ple­ment de la bonne gestion.

(1) Dépis­tage et pré­ven­tion du risque de burn-out des chefs d’en­tre­prise. D’une recherche aca­dé­mique à une valo­ri­sa­tion socié­tale, par Oli­vier Tor­rès et Char­lotte Moy­san-Kinows­ki, Revue fran­çaise de ges­tion, n° 284, octobre 2019.