Quel est l’impact des nouveaux outils numériques sur la charge mentale des salariés ?

Un article paru dans La Revue des condi­tions de tra­vail de l’ANACT (Agence Natio­nale pour l’Amélioration des Condi­tions de Tra­vail), s’appuyant sur une étude réa­li­sée dans le cadre d’un mémoire de Mas­ter 2 de Psy­cho­lo­gie sociale, du tra­vail et des orga­ni­sa­tions de l’Université de Tou­louse Jean-Jau­rès, réa­li­sé par Quynh Anh Pham Ngoc et Julie Fin­ner­ty en juillet 2016, montre que l’impact des nou­veaux outils numé­riques sur la charge men­tale des sala­riés et sur leur mode de vie n’est pas neutre. Elle conclut à l’émergence d’une notion de “sys­tème de vie glo­bal”. Expli­ca­tions.


L’émergence de nou­veaux outils numé­riques a eu, dans cer­tains cas, des effets indé­si­rables, voire contraires à ceux qui étaient escomp­tés. C’est ain­si qu’au lieu de sim­pli­fier la vie, la mul­ti­pli­ca­tion d’outils tech­niques et numé­riques peut la rendre plus com­plexe. En découle ce résul­tat : de nom­breux sala­riés imbriquent leur vie per­son­nelle et leur vie pro­fes­sion­nelle. Cer­tains en ont conscience, d’autres moins ; cer­tains ont adop­té des stra­té­gies pour que leur vie pri­vée ne soit pas gri­gno­tée par leur vie pro­fes­sion­nelle – avec des résul­tats plus ou moins pro­bants –, tan­dis que d’autres se laissent débor­der. Dans tous les cas, cela génère un stress sup­plé­men­taire, et la néces­si­té impli­cite d’être constam­ment connec­té donne lieu à une forme de vie quo­ti­dienne nou­velle. C’est ce qui est dési­gné comme un “sys­tème de vie glo­bal”, “où l’utilisation des outils numé­riques incite à gérer toutes les acti­vi­tés sans dis­tinc­tion de temps ou de lieux (per­son­nels et pro­fes­sion­nels)”. L’étude indique par ailleurs que “nous consta­tons que l’utilisation des outils numé­riques a des impacts néga­tifs sur la san­té phy­sique et men­tale des sala­riés”.

L’organisation du travail n’est plus la même

L’étude en ques­tion s’intéresse uni­que­ment au tra­vail sala­rié qui est régi par un contrat de tra­vail et des horaires de tra­vail, ce qui n’est pas le cas de cer­taines pro­fes­sions (agri­cul­teurs, pro­fes­sions libé­rales, tra­vailleurs indé­pen­dants) dans les­quelles la vie pri­vée et la vie pro­fes­sion­nelle ont tou­jours été plus ou moins mêlées. Dans un contexte de com­pé­ti­ti­vi­té crois­sante et d’une mul­ti­pli­ca­tion des outils numé­riques, la mon­dia­li­sa­tion est ren­for­cée par la connexion géné­rale. Les outils numé­riques per­mettent aux sala­riés d’avoir accès à un grand nombre d’informations et d’échanger des don­nées très rapi­de­ment et en per­ma­nence, ce qui est un gain de pro­duc­ti­vi­té et de réac­ti­vi­té indé­niable mais qui se fait au détri­ment de leur quié­tude. La pos­si­bi­li­té de tra­vailler à dis­tance, de n’importe où et n’importe quand fait appa­raître “de nou­velles formes de tra­vail qui s’affranchissent des contraintes tra­di­tion­nelles, tem­po­relles et spa­tiales”. D’un côté, des sala­riés se trouvent satis­faits de pou­voir tra­vailler à domi­cile, de l’autre côté, un dan­ger les guette : celui de ne plus être capables de se décon­nec­ter et cela “s’accompagn[e] sou­vent d’une aug­men­ta­tion des pres­crip­tions et du contrôle, ain­si que d’une injonc­tion à plus de pro­duc­ti­vi­té. Dans ce contexte, nous assis­tons à l’accélération du rythme de tra­vail, avec un sen­ti­ment per­ma­nent d’urgence ou de besoin de « joi­gna­bi­li­té”. Il n’existe plus de temps morts, puisque ceux-ci sont mis à contri­bu­tion pour répondre aux e‑mails ou pas­ser des appels télé­pho­niques. Or, nous met en garde l’étude, “ces ten­ta­tives d’optimisation du temps vont pour­tant à l’encontre des besoins phy­si­co-psy­cho-cog­ni­tifs de relâ­che­ment dans le travail”.

Les cadres et les plus jeunes sont les plus concernés

Le résul­tat de l’étude démontre que “les moins de 36 ans ont un taux d’utilisation éle­vé d’internet (97%) ou du télé­phone (89%) à des fins per­son­nelles pen­dant les heures de tra­vail, alors que ces taux sont peu éle­vés chez les plus de 45 ans (23% et 25% res­pec­ti­ve­ment)”. Elle met éga­le­ment en évi­dence que “le tra­vail à la mai­son ou en dépla­ce­ment et le tra­vail hors des horaires habi­tuels, […] sont plus mar­qués chez les cadres. L’utilisation d’internet ou du télé­phone à des fins per­son­nelles pen­dant les heures de tra­vail est aus­si impor­tante dans cette popu­la­tion (res­pec­ti­ve­ment 91% et 85%)”.
De plus en plus, les sala­riés confondent leurs obli­ga­tions pri­vées et leurs obli­ga­tions pro­fes­sion­nelles et se servent de leur bureau pour trai­ter des choses pri­vées et inver­se­ment. La fron­tière entre la vie pri­vée et la vie per­son­nelle est deve­nue floue.

Quels sont les impacts sur la charge mentale cognitive et psychique ?

“Les résul­tats mettent éga­le­ment en évi­dence l’impact de l’utilisation des outils numé­riques sur la charge men­tale psy­chique des sala­riés : dégra­da­tion des rela­tions avec l’entourage (60% : irri­ta­bi­li­té, faible dis­po­ni­bi­li­té, reproches de l’entourage), aug­men­ta­tion du tra­vail d’ajustement entre les sphères pro­fes­sion­nelle et per­son­nelle (54%), frus­tra­tion lorsque les outils ou appli­ca­tions fonc­tionnent mal ou sont mal adap­tés (90%), besoin d’accès en per­ma­nence aux outils numé­riques (73%), tra­vail iso­lé (55%), éloi­gne­ment du cœur de métier (35%).” L’étude montre aus­si “de manière indis­cu­table que l’utilisation des outils numé­riques n’est pas sans impact sur la san­té phy­sique et psy­chique des sala­riés, se tra­dui­sant par des res­sen­tis néga­tifs ou des modi­fi­ca­tions de com­por­te­ment”. Elle insiste par ailleurs sur le fait que les symp­tômes concer­nant la san­té men­tale sont plus dif­fi­ciles à détec­ter que ceux qui sont liés à la san­té phy­sique et qu’il faut abso­lu­ment qu’ils soient ver­ba­li­sés pour être per­çus par l’entourage du salarié.
Il ne faut tou­te­fois pas jeter le bébé avec l’eau du bain, car l’utilisation de ces outils pré­sente éga­le­ment de nom­breux et sérieux avan­tages en termes d’autonomie, de dépla­ce­ments en moins, de satis­fac­tion, de com­pé­tence et de faci­li­ta­tion du tra­vail en groupe.

Prendre les mesures adéquates

Prendre conscience de cela est déjà un pre­mier pas pour ne pas le subir. Un grand nombre de sala­riés ont ain­si mis en place des stra­té­gies “de régu­la­tion et de coor­di­na­tion entre les acti­vi­tés pro­fes­sion­nelles et per­son­nelles”. Celles-ci consistent en la négo­cia­tion d’une limi­ta­tion de l’utilisation des outils numé­riques hors du lieu de tra­vail avec la hié­rar­chie, par exemple. Tou­te­fois, l’on remarque que la majo­ri­té des sala­riés trouve plus faci­le­ment à faire com­prendre à son entou­rage per­son­nel qu’il ne faut pas le déran­ger pen­dant qu’il tra­vaille qu’à faire com­prendre à son employeur qu’il lui est néces­saire de se décon­nec­ter hors de son temps de tra­vail. “Chez la plu­part des sala­riés, il y a une volon­té de mise en place d’une stra­té­gie de régu­la­tion, qu’elle soit effi­cace ou non.” C’est là que les mana­gers ont un rôle à jouer, pour aider leurs employés à y par­ve­nir et les sou­te­nir dans cette volonté.

Pour aller plus loin :
L’im­pact de l’u­ti­li­sa­tion des outils numé­riques sur la charge men­tale des sala­riés”, par Quynh Anh Pham Ngoc, La Revue des condi­tions de tra­vail, n° 6, sep­tembre 2017.