La QVT dans l’après-Covid (1/5) : répondre à une quête de sens exacerbée

Affiche du film Bra­zil (Ter­ry Gil­liam, 1985), décri­vant, sur un mode dys­to­pique, une socié­té où la quête de sens des indi­vi­dus est entra­vée par une bureau­cra­tie endémique.

À l’occasion de la Semaine de la QVT, Impact Pré­ven­tion se penche sur le rôle cru­cial que cette démarche est appe­lée à jouer pour réus­sir la reprise du tra­vail à l’issue de la crise sani­taire. Le pre­mier volet de cette série sou­ligne com­bien il est néces­saire de por­ter une atten­tion renou­ve­lée au besoin de sens au travail.

Pour nombre de tra­vailleurs, astreints au chô­mage par­tiel ou au télé­tra­vail, la crise sani­taire a été un été une période pro­pice à l’introspection. Dans le temps sus­pen­du du confi­ne­ment, cha­cun a été conduit à faire le point sur sa vie mais aus­si sur sa car­rière et son tra­vail. Comme l’a décla­ré la socio­logue du tra­vail Domi­nique Méda dans une inter­view au maga­zine Pour l’E­co, avec cette expé­rience “nous allons apprendre énor­mé­ment de choses sur la place du tra­vail dans nos vies”.

De nou­velles attentes professionnelles

Toutes les confi­gu­ra­tions sont envi­sa­geables. Cer­tains ont expé­ri­men­té que leur acti­vi­té pro­fes­sion­nelle habi­tuelle leur a man­qué plus qu’ils ne l’imaginaient. Ils ont décou­vert qu’ils regret­taient de ne pou­voir se rendre à leur bureau ou à leur ate­lier et qu’être éloi­gnés de leurs col­lègues leur pesait. Alors qu’auparavant ils consi­dé­raient leur tra­vail comme une cor­vée, ils l’envisagent main­te­nant comme un élé­ment de leur équi­libre per­son­nel. D’autres, au contraire, ayant redé­cou­vert les joies de la vie de famille, esti­me­ront que leur emploi n’est pas assez gra­ti­fiant et ne répond pas à leurs attentes. “Ceux qui ont eu moins de tra­vail ont dis­po­sé de davan­tage de temps pour repen­ser aux rêves qu’ils n’ont pas réa­li­sés”, constate Timo­thé Ame­line, res­pon­sable des études d’un site d’aide à la réa­li­sa­tion de CV en ligne, dans une contri­bu­tion aux Échos.
Preuve que cette réflexion ne peut être confon­due avec une rêve­rie sans len­de­main, les pro­fes­sion­nels de l’orientation pro­fes­sion­nelle ont enre­gis­tré, durant cette période, une recru­des­cence d’activité : nombre de sala­riés fran­çais ont ain­si envi­sa­gé de chan­ger de métier ou d’entreprise et ont com­men­cé à explo­rer des pos­si­bi­li­tés de mobi­li­té pro­fes­sion­nelle ou géo­gra­phique. Une étude menée par Hel­lo­Work, une socié­té spé­cia­li­sée dans les offres d’emploi sur Inter­net, a éta­bli que “les pro­fils déjà en poste qui avaient com­men­cé à pros­pec­ter avant la crise n’ont pas stop­pé leur démarche. Et 86 % des répon­dants se disent enclins, mal­gré la situa­tion actuelle, à pos­tu­ler ailleurs”.
Pour les experts, cette quête confirme le sta­tut très par­ti­cu­lier du tra­vail pour nos com­pa­triotes. Comme l’avait noté Domi­nique Méda dans un ouvrage deve­nu un clas­sique, plus que leurs col­lègues étran­gers, les tra­vailleurs fran­çais se signalent par “leurs attentes extrê­me­ment fortes en matière de réa­li­sa­tion et d’expression de soi dans le tra­vail”.

Un pro­fond désir de s’épanouir au travail

On aurait donc tort de croire qu’à l’issue du confi­ne­ment les attentes des tra­vailleurs se résu­me­ront à une aspi­ra­tion ren­for­cée au télé­tra­vail ou à la quête d’un meilleur équi­libre entre vie pro­fes­sion­nelle ou vie pri­vée. “S’en tenir à des mesures orga­ni­sa­tion­nelles ou de confort pas­se­rait à côté de l’essentiel. En effet, les attentes pro­fes­sion­nelles exa­cer­bées par la crise sont plu­tôt de nature exis­ten­tielle. Les tra­vailleurs ne veulent pas être mater­nés et infan­ti­li­sés mais gran­dir et se réa­li­ser dans leur tra­vail !”, sou­ligne à rai­son le cabi­net Del­ta­Lead dans une vaste étude sur le mana­ga­ment après le Covid. Or ces aspi­ra­tions forment pré­ci­sé­ment le cœur de la Qua­li­té de vie au tra­vail (QVT) qui, dans son accep­tion la plus com­plète, vise à créer les condi­tions per­met­tant que les tra­vailleurs s’épanouissent dans leur acti­vi­té pro­fes­sion­nelle.
Celles-ci sont connues de longue date. Dès les années 1960, Eric Lans­down Trist, cher­cheur en psy­cho­lo­gie sociale et co-fon­da­teur du mou­ve­ment “Qua­li­té de vie pro­fes­sion­nelle” avait iden­ti­fié une série de fac­teurs per­met­tant aux employeurs de favo­ri­ser le bien-être psy­cho­lo­gique de leurs tra­vailleurs : “leur faire connaître et com­prendre la nature du tra­vail qu’ils effec­tuent”, “favo­ri­ser leur appren­tis­sage durant le pro­ces­sus du tra­vail”, “leur auto­ri­ser un cer­tain degré de liber­té et d’initiative dans l’accomplissement des tâches”, “les recon­naître socia­le­ment”, “leur per­mettre de situer leur tra­vail par rap­port à la poli­tique géné­rale de l’organisation”, “leur faire sen­tir que leur tra­vail est socia­le­ment utile”.

La QVT, fac­teur clef de performance

Ces attentes légi­times ne sont donc pas nées avec la crise. Mais, de façon consciente ou non, elles vont désor­mais prendre une impor­tance crois­sante pour des tra­vailleurs qui, pen­dant de longues semaines ont levé le nez du gui­don et por­té un regard neuf sur leurs mis­sions et leur façon de les accom­plir. Nul doute que la capa­ci­té des entre­prises à prendre en compte ces aspi­ra­tions légi­times contri­bue­ra à déter­mi­ner la loyau­té et l’engagement de leurs sala­riés et tout par­ti­cu­liè­re­ment des meilleurs élé­ments. Dans le fameux “monde d’après”, l’attention prê­tée à la QVT déter­mi­ne­ra plus que jamais la per­for­mance glo­bale des organisations.